
Nous fabriquons une vision du réel
Nous avons créé l’IA pour comprendre le cerveau ; nous l’utilisons pour éviter de penser. Du Golem à Numericus, la machine ne reflète pas le vivant : elle le tranche.
Nous avons créé l’IA pour comprendre le cerveau. Nous sommes en train de l’utiliser pour éviter de penser.
La frénésie d’ajouter de l’IA partout est sans limite : recrutement, justice, médecine, création, gouvernance. Comme face au Golem, nous oscillons entre fascination et effroi.
Au départ, pourtant, l’ambition était presque humble. Nous avons lancé les premières IA pour comprendre notre cerveau, pour modéliser la pensée, pour percer le mystère d’Homo sapiens.
Numericus était un outil de connaissance. Mais quelque chose a basculé. Nous ne cherchons plus seulement à comprendre, nous cherchons à déléguer, à automatiser, à remplacer.
Et comme dans les mythes, la peur revient, le Golem qui échappe, la créature de Frankenstein qui se retourne, le robot qui se révolte.
Créer une créature, c’est prendre un risque, recréer le vivant c’est un rêve qui remonte à l’Antiquité.
La machine pensante n’est pas née dans les laboratoires. Elle est née dans ce désir métaphysique de maîtriser l’imprévisible.
Numericus est l’aboutissement technique. Mais la machine n’est pas un miroir, elle est un exécutant qui transforme la complexité organique du monde en signaux interprétables.
Là où le vivant est ambigu, l’ordinateur tranche. Là où l’humain hésite, l’algorithme calcule. Pour ordonner. Pour l’excellence.
Pour servir non pas l’humain mais ses pulsions. Une armée d’esclaves numériques avec une obsession du contrôle, fantasmant un ordre total avec la peur du chaos humain.
La perception du monde réduite à la binarité stérile du numérique 1 et 0. Vrai ou faux. Ouvert ou fermé. Actif ou inactif. Avec un usage qui, oubliant la subtilité de l’être, simplifiant la complexité du vivant, devient brutal et violent.
Quand le noir et blanc peut être la réunion des contraires, la complémentarité, Numericus divise en deux camps opposés. Quand il s’agit de se retrouver entre éparpillés, le numérique trie, ordonne.
Et quand le monde devient classement permanent, le risque n’est pas seulement technique. Il est anthropologique.
Et si nous posons notre cerveau sur un coin de la table pour laisser travailler la machine, nous allons entrer dans cette simplification stérile. À refuser l’effort et le travail, à refuser d’être un ouvrier à la tâche, nous oublions le geste et le travail avec la matière, la réflexion et la compréhension, la création et le partage.
Nous ne fabriquons pas seulement des machines. Nous fabriquons une vision du réel.