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Un androïde au visage craquelé sous la pluie, dans une ville nocturne

De Blade Runner à la Love Parade, la génération 80 devait dessiner ses propres réalités numériques. Timothy Leary avait raison, à un détail près.

Je viens des années 80. Cette décennie qui a vu émerger les ordi perso, les jeux vidéo, la new wave et plus tard la techno. Welcome to « a New Life ».

On nous promettait l’avènement de l’ère numérique comme une réalité inéluctable. Et nous, gamins, on y croyait dur comme fer. Les films racontaient tous la même histoire :

J’ai vu des choses que vous, humains, ne pourriez croire… Tous ces moments se perdront dans le temps… comme les larmes dans la pluie.

Ses larmes diluaient la frontière entre l’homme et la machine. La technologie allait nous rendre plus humains. Dans Electric Dreams, un ordinateur tombait amoureux, avec Tron, l’homme fusionnait avec les circuits. Dans War Games, même quand l’IA déraillait, l’humain reprenait le contrôle. Happy end garanti. En France, B. Lenteric publiait La nuit des enfants rois. Un informaticien solitaire confiait ses blessures à Fozzy, son intelligence artificielle. Elle lui répondait avec empathie. Elle l’aidait à surmonter ses difficultés relationnelles.

C’était ça, le rêve : des machines qui nous comprendraient mieux que nous-mêmes. Des technologies qui combleraient nos solitudes. La fusion plutôt que la domination.

Nous avions embarqué sur le navire du technosolutionnisme, surgissant de l’épaule d’Orion, porteurs d’une flamme de victoire.

1989, la Love Parade naît à Berlin. On danse sur de la techno, on communie dans une grande messe païenne où le physique et le numérique fusionnent. Dans la boue et les délires chimiques, les visions de Timothy Leary prennent corps.

Leary, c’est le gourou du LSD viré de Harvard dans les années 60. Vingt ans plus tard, il a trouvé une nouvelle drogue : Internet. Dans Chaos et Cyberculture, il théorise que l’explosion technologique est une force créatrice. Le chaos n’est pas l’ennemi, c’est le moteur. Le numérique sera notre LSD collectif : un outil d’expansion de la conscience, de connexion, de créativité débridée. Sa prophétie ? Chacun deviendrait « le designer de sa propre réalité numérique », créant et partageant ses propres mondes dans un réseau chaotique et créatif.

Il avait raison. Avec Instagram, TikTok, Twitter, nous sommes devenus les créateurs de nos réalités numériques. Interconnectés dans un ballet cybernétique permanent. Exactement ce qu’il avait prédit.

À un détail. Croire que la technologie était neutre. Penser que le chaos resterait entre nos mains. Il n’avait pas prévu que les architectes du numérique préféreraient le contrôle à la créativité. L’ordre au chaos.

Sa vision du chaos créatif est devenue l’algorithme de l’attention. Nous ne dessinons pas nos réalités. Nous alimentons la machine. Nous pensons contrôler. Nous sommes manipulés.

Aujourd’hui Neuralink insère des puces dans nos cerveaux et ChatGPT devient le coach perso de l’humanité. Nous, génération 80, on devait construire le village global. On devait démocratiser le savoir, abolir les distances, transcender les barrières. On avait les outils et les rêves.

On a failli. Désolé.