Roman en cours d'écriture. Titre de travail. Keny a dix-sept ans et entre travailler dans le bar où son grand frère est mort. Ni châtiment ni rédemption : des gens qui s'arrangent.
Le roman
Le Bar des damnés ouvre tous les soirs au bout d'une rue sans nom, quinze rue Lavoisier. On y boit, on y parie, et de temps en temps un homme ne se relève pas. La musique repart, le corps disparaît dans la clameur, la soirée continue.
Keny a dix-sept ans. Trois mois plus tôt, on a retrouvé son grand frère mort devant ce bar. Elle y entre pour travailler, et parce qu'elle veut savoir. Elle y trouve Omar, qui prend les paris et calcule les risques à un pour cent près ; Beatriz, qui connaît tout le monde et ne sauve personne ; Emma et Julie, les patronnes, qui ont déjà décidé une fois ce que valait une vie contre un chiffre d'affaires. Personne ne lui demande d'où elle vient. On lui apprend à lire la salle avant de lui apprendre à lire les poings.
Il n'y aura ni châtiment ni rédemption. Seulement des gens qui s'arrangent, et une gamine qui finit par ne plus trouver le moment où elle aurait pu dire non.
En chantier
Le bar des damnés est un titre de travail : il peut encore changer d'ici la publication.
C'est le troisième versant d'une même obsession, après la poésie de Entre le monde et l'infini et l'essai de IA : une odyssée humaine : comprendre comment on tient debout quand tout s'organise pour qu'on ne tienne pas.
Il en sera question ici, et dans les articles, à mesure qu'il prend forme.
Extrait
Un bruit sourd de basses montait avant même qu'on voie quoi que ce soit. Une nappe bleu pétrole découpait des flaques d'eau sur le bitume.
Les voitures passaient devant, trop vite pour la limitation, phares allumés, roues chromées qui accrochaient la lumière. Sur l'asphalte, les reflets des jantes clignotaient par à-coups, comme un manège de miroirs maladifs.
C'est dans ces éclats-là qu'on commençait à remarquer les chaussures. De la droite débarquaient des Doc Martens aux lacets blancs. En face, d'autres semelles épaisses, lacets jaunes, avançaient dans leur direction. On aurait juré que les deux groupes allaient se rentrer dedans, mais non : ils se frôlaient, se jaugeaient d'un coup d'œil, et glissaient ensemble vers le parking sans un mot plus haut que l'autre.
Et l'étrange ballet continuait. Des baskets blanches encore propres, lacets fluo. Des Air Max défoncées, lacets noirs. Des Timberland miel, lacets jaunes noués bien serrés. Des talons trop fins pour ces trottoirs. À chaque passage, le son se mélangeait un peu plus : talons qui claquent, semelles qui collent, basses qui vibrent sous la chaussée.
Ces drapeaux de rue — lacets en double nœud, verts sur un modèle précis de basket, rangers rouges serrées en petit bloc compact — disaient tout de ceux qui les portaient. Ils marquaient les gangs, les crews, les appartenances. En plein jour, au premier accrochage, ces codes suffisaient à déclencher une embrouille. Ici, ce soir, ils traversaient le même couloir de lumière sans se sauter à la gorge.
Puis un bruit de moteur se détacha du fond sonore, plus feutré, plus cher. Les phares de la grosse cylindrée glissèrent sur l'asphalte en ralentissant. Ils découpaient les chaussures de leur faisceau, gommant les couleurs des lacets à leur passage.
Les semelles s'écartèrent d'elles-mêmes, comme repoussées par une vague invisible. Là où il y avait un désordre de pas, un couloir se creusa, net, sans qu'on ait besoin de crier.
Les pneus se stoppèrent devant l'entrée VIP. La portière s'ouvrit.
Une paire de Viberg noires descendit d'abord, suivie d'un pantalon sombre, en dehors des codes couleur. Une deuxième jambe sortit. Les chaussures touchèrent le sol. Elles restèrent un instant immobiles, au milieu du couloir que les autres corps avaient laissé.
La musique gagna en volume. Les basses devinrent presque physiques.
Une main ferme referma la portière : doigts longs, effilés, quelques bagues, aucun tremblement. La personne se redressa, visage protégé par la visière d'une casquette qui le laissait partiellement dans la pénombre. On devinait seulement un profil féminin, une bouche qui ne souriait pas, et des yeux qui balayaient le parking en un seul mouvement, comme s'ils prenaient la température de la nuit. Il n'y avait pas de signe distinctif évident, juste cette manière d'être là, au centre du chaos, sans jamais se faire bousculer.
Ceux qui la reconnaissaient ne disaient rien. Les autres sentaient confusément qu'il valait mieux ne pas tester la gravité autour d'elle.
Elle se dirigea vers l'entrée sans presser le pas. Elle allait franchir le seuil quand quelque chose, dehors, accrocha son regard. Un détail. Un déplacement d'air. Elle se retourna à peine, un infime pivot de tête vers l'autre côté de la rue.
Sous un lampadaire, une silhouette immobile, capuche, mains dans les poches. Juste une gamine, visiblement trop jeune pour être là. Mais elle ne regardait ni la musique, ni la file. Elle fixait la porte comme on fixe un trou dans la glace.
La femme à la casquette resta une seconde en suspens. Son regard glissa de la gamine aux videurs. L'un d'eux sentit le mouvement avant même qu'elle ne parle. Elle s'approcha, lui posa simplement la main sur l'épaule, une pression légère, et inclina la tête du côté de la rue, à peine.
— Si elle veut entrer, ce soir, tu ne l'as pas vue.
Sa voix ne portait pas, mais le ton ne laissait pas place à la discussion. Le videur hocha une fois la tête. Elle lâcha l'épaule, disparut dans la lumière bleue là d'où venaient les basses.
Dehors, sur le parking, le monde de la nuit reprit son cours.
Les deux videurs, oreillettes, doudounes noires, filtraient le flux. Ils ne parlaient presque pas. Ils regardaient. De haut en bas, en une seconde. Il y avait dans leurs gestes une précision un peu trop calme, une vigilance qui ne faiblissait pas. Ils donnaient l'impression de voir venir les embrouilles un pas avant qu'elles ne commencent.
Les conversations baissaient d'un ton à leur hauteur. Deux groupes aux lacets opposés se croisèrent près de la barrière ; un instant, les épaules se frôlèrent, les regards s'accrochèrent. L'un des videurs tourna légèrement la tête. Rien de spectaculaire, juste un déplacement infime du poids du corps. Ça suffit. Les deux groupes se décalèrent, chacun de son côté, comme si de rien n'était. Et la discussion reprit.
À gauche, la porte « tout venant » : une file qui s'étirait, fumeurs, couples, crews qui rigolaient trop fort pour se donner du courage. À droite, un petit sas latéral : pas de queue, juste des silhouettes mieux habillées, ou carrément en survêt de marque, qui arrivaient en voiture, s'arrêtaient trois secondes, serraient des mains, disparaissaient à l'intérieur. Ils venaient « s'encanailler en banlieue » avant de remonter en ville.
La façade du bar n'affichait pas vraiment son nom. Une enseigne fatiguée, un néon qui grésillait. La lumière bleue qu'il projetait sur le trottoir donnait cette couleur pétrole aux visages, creusait les pommettes, avalait les yeux.
La musique, quelque chose à la Chinese Man, nappes et scratches, se mélangeait aux bribes de voix, aux éclats de rire, aux aboiements lointains d'un chien. On n'était pas encore dans un film de guerre urbaine, mais on sentait bien qu'il suffirait de peu pour que le parking devienne une ligne de front. Ici pourtant, ce soir comme les autres, tout le monde tenait sa laisse invisible.
De l'autre côté de la rue, immobile, quelqu'un observait ce chaos. Capuche remontée, mains dans les poches.